LA FILLE QU’ÉTIENNE AVAIT OUBLIÉE

LA FILLE QU’ÉTIENNE AVAIT OUBLIÉE
PARTIE I — LA FLÈCHE QUE PERSONNE N’AVAIT PRÉVUE
Le bruit de la flèche fut bref.
Sec.
Presque insignifiant.
Thwack.
Pourtant, dans la galerie de tir du Domaine des Cyprès, près d’Avignon, ce son suffit à faire disparaître toutes les conversations.
Quelques secondes auparavant, personne ne regardait réellement Lucie.
À présent, tout le monde la regardait.
Elle resta immobile derrière la ligne.
Vingt-quatre ans.
Un cardigan ocre brun tellement lavé que les manches n’avaient plus exactement la même couleur.
Un chemisier bleu pétrole poussiéreux.
Un pantalon charbon olive réparé au genou.
Des chaussures de travail bordeaux foncé, rayées par des mois de ménage sur les sols en pierre du domaine.
Ses longs cheveux châtains ondulés étaient rassemblés dans une tresse basse imparfaite.
Une mèche s’était échappée près de sa joue.
Elle tenait encore l’arc d’entraînement que Charlotte avait volontairement laissé tomber près de son seau quelques secondes plus tôt.
Au bout de la galerie, la flèche vibrait près du centre de la cible.
Pas exactement au milieu.
Mais suffisamment proche pour qu’aucun débutant ne puisse prétendre à la chance.
Charlotte Varenne ne souriait plus.
La championne française, grande, athlétique, parfaitement droite dans sa veste de tir vert sarcelle et son pantalon champagne beige, regardait la cible comme si celle-ci venait de la trahir.
Autour d’elles, une douzaine de membres du club restaient silencieux.
Mais le visage qui avait réellement changé était celui d’Étienne Valmont.
Soixante et un ans.
Président du domaine.
Cheveux argentés.
Blazer aubergine.
Il s’était rapproché de la rambarde.
Sa main s’y était posée.
Puis il avait demandé :
— « Qui vous a appris cette position ? »
Lucie avait baissé doucement l’arc.
Pas de sourire.
Pas de triomphe.
Seulement cette fatigue calme qui semblait l’accompagner partout.
Elle avait levé les yeux vers lui.
— « Vous m’avez vraiment oubliée ? »
Étienne cessa de respirer une seconde.
Charlotte se tourna vers lui.
— « Vous la connaissez ? »
Il ne répondit pas.
Lucie posa l’arc sur le support.
Puis ramassa son seau.
— « Je dois finir la galerie. »
Charlotte resta stupéfaite.
— « Attendez. »
Lucie se retourna.
Charlotte regarda la cible.
— « Vous avez déjà tiré. »
Lucie répondit :
— « Oui. »
— « Où ? »
Un silence.
— « Ici. »
Cette fois, Étienne ferma les yeux.
Le mot avait suffi.
Ici.
Pas ailleurs.
Pas dans un club municipal.
Pas lors d’un stage.
Ici.
Au Domaine des Cyprès.
Sous cette toiture en bois.
Sur cette ligne de tir.
Plusieurs années auparavant.
Étienne murmura :
— « Lucie… »
Elle le regarda.
Charlotte tourna lentement la tête.
— « Lucie quoi ? »
Étienne répondit presque malgré lui :
— « Lucie Morel. »
La jeune femme serra légèrement la poignée de son seau.
Il se souvenait donc de son nom.
Au moins de cela.
— « Vous voyez », dit-elle doucement. « Vous ne m’avez pas complètement oubliée. »
Puis elle partit.
Personne ne l’arrêta.
Le Domaine des Cyprès n’était pas seulement un club de tir à l’arc.
C’était une institution.
À une trentaine de kilomètres d’Avignon, au milieu de collines calcaires, de cyprès étroits et de champs de lavande sèche, la propriété accueillait depuis presque quatre-vingts ans des tireurs français et étrangers.
On y organisait :
des stages,
des compétitions privées,
des sélections régionales,
des réceptions,
des entraînements de haut niveau.
Les familles aisées de Provence y inscrivaient parfois leurs enfants avant même qu’ils aient décidé s’ils aimaient vraiment le sport.
Le domaine possédait une vieille maison de pierre, des chambres pour les athlètes, plusieurs pas de tir et une galerie couverte réputée pour ses conditions difficiles lorsque le mistral soufflait de côté.
Charlotte Varenne y était presque une célébrité.
À trente-deux ans, elle avait remporté plusieurs titres nationaux.
Son visage apparaissait dans les magazines sportifs.
Elle donnait des stages.
Des sponsors l’invitaient à Paris.
Elle était techniquement exceptionnelle.
Et elle le savait.
Surtout, elle avait grandi au domaine.
Sa mère y était membre.
Son père avait financé la rénovation d’un pas de tir.
Charlotte avait commencé à douze ans.
On avait vite compris qu’elle était douée.
Puis très douée.
Puis meilleure que presque tout le monde.
Avec les années, elle avait commencé à confondre deux choses :
être excellente,
et être supérieure.
Cette confusion n’avait rien d’extraordinaire.
Le problème était que peu de gens autour d’elle avaient intérêt à la corriger.
Lucie, elle, travaillait au domaine depuis six mois.
Personne ne savait grand-chose d’elle.
Elle arrivait tôt.
Nettoyait les vestiaires.
Les galeries.
Les salons.
Les sols couverts de terre après les entraînements.
Elle parlait peu.
Elle ne demandait jamais à utiliser les installations.
Elle évitait même de regarder trop longtemps les séances.
Les employés avaient remarqué qu’elle connaissait certains mots techniques.
Un jour, un jeune tireur avait laissé son protège-bras au mauvais endroit.
Lucie lui avait dit :
— « Si vous le mettez plus bas, la corde vous touchera moins. »
Le garçon avait essayé.
Cela avait fonctionné.
Il lui avait demandé :
— « Vous tirez ? »
Lucie avait répondu :
— « Plus maintenant. »
Puis elle était repartie.
Personne n’avait insisté.
Sauf Étienne.
Une fois.
Trois mois auparavant.
Il l’avait croisée près de l’ancien terrain nord.
Lucie était restée immobile devant un panneau de bois marqué par des années d’impacts.
Étienne avait demandé :
— « Ça vous rappelle quelque chose ? »
Elle s’était retournée.
Leurs regards s’étaient croisés.
Il avait senti une étrange impression.
Un visage connu.
Pas immédiatement identifiable.
Elle avait simplement répondu :
— « Beaucoup de choses se ressemblent après quelques années. »
Puis elle était partie.
Étienne n’avait pas cherché davantage.
Aujourd’hui, il s’en voulait.
Après le coup de Lucie, Charlotte rejoignit Étienne dans le salon des membres.
— « Vous allez m’expliquer ? »
Étienne servait de l’eau.
Ses mains tremblaient légèrement.
— « Pas maintenant. »
— « Elle a dit qu’elle avait tiré ici. »
— « Oui. »
— « Quand ? »
Étienne ne répondit pas.
Charlotte posa les deux mains sur la table.
— « Étienne. »
Il leva enfin les yeux.
— « Tu ne te souviens pas d’elle ? »
Charlotte fronça les sourcils.
— « Je devrais ? »
— « Tu l’as connue. »
— « Impossible. »
— « Tu avais dix-sept ans. Elle en avait neuf. »
Charlotte resta silencieuse.
Puis quelque chose passa dans ses yeux.
Un souvenir.
Pas encore clair.
Une petite fille.
Toujours près de la remise.
Cheveux trop longs.
Vêtements modestes.
Un arc presque trop grand pour elle.
Charlotte murmura :
— « La fille du jardinier ? »
Étienne ferma les yeux.
— « Son père entretenait les terrains. »
— « Morel… »
— « Gabriel Morel. »
Charlotte se redressa.
— « Attendez. »
Elle chercha dans sa mémoire.
Puis :
— « La gamine qui tirait après les entraînements ? »
Étienne acquiesça.
Charlotte rit nerveusement.
— « Mais elle avait disparu. »
— « Oui. »
— « Pourquoi ? »
Étienne ne répondit pas.
Cette fois, Charlotte comprit que le silence cachait quelque chose de beaucoup plus lourd qu’un ancien souvenir.
— « Qu’est-ce qui s’est passé ? »
Étienne regarda à travers la fenêtre.
Dehors, Lucie traversait la cour avec son seau.
— « J’ai fait une erreur. »
Charlotte demanda :
— « Quelle erreur ? »
Étienne répondit :
— « Je l’ai laissée partir. »
Quinze ans plus tôt, Gabriel Morel travaillait au Domaine des Cyprès.
Pas comme entraîneur.
Comme responsable des espaces extérieurs.
Il réparait les clôtures.
Entretenait les cibles.
Taillait les cyprès.
Nettoyait parfois les pas de tir.
Il vivait avec sa femme et sa fille dans une petite maison à quelques kilomètres.
Sa femme, Sophie, faisait des ménages.
L’argent était rare.
Mais Gabriel adorait le domaine.
Surtout le tir à l’arc.
Quand il avait vingt ans, il avait lui-même pratiqué à un bon niveau.
Pas assez pour faire carrière.
Puis un accident de chantier avait abîmé son épaule droite.
Il avait cessé de tirer.
Mais il connaissait la technique.
Beaucoup.
Lucie avait huit ans lorsqu’elle lui demanda pour la première fois :
— « Papa, je peux essayer ? »
Gabriel avait ri.
— « Cet arc est plus grand que toi. »
— « Je peux quand même. »
Il lui avait donné un petit arc d’initiation laissé dans la remise.
La première flèche avait raté complètement la cible.
La deuxième aussi.
La troisième s’était plantée dans la paille.
Gabriel avait compris quelque chose.
Pas le talent.
Pas encore.
La concentration.
Lucie ne se décourageait pas.
Elle observait.
Corrigeait.
Essayait encore.
Alors Gabriel avait commencé à lui apprendre.
Après les heures de travail.
Quand personne ne regardait.
Étienne les avait découverts un soir d’automne.
Lucie avait neuf ans.
Elle tirait sur une cible à vingt mètres.
Gabriel lui corrigeait l’épaule.
Étienne s’était approché.
— « Gabriel ? »
Le père s’était immédiatement retourné.
— « Monsieur Valmont. »
— « Qu’est-ce que vous faites ? »
Lucie avait baissé l’arc.
Gabriel avait commencé à s’excuser.
Étienne l’avait interrompu.
— « Laisse-la tirer. »
Lucie avait regardé son père.
Puis Étienne.
Elle avait repris sa position.
Inspiré.
Tiré.
La flèche avait touché près du centre.
Étienne n’avait rien dit pendant plusieurs secondes.
Puis :
— « Encore. »
Elle avait tiré.
Encore.
Puis encore.
À la cinquième flèche, Étienne souriait.
— « Depuis combien de temps elle fait ça ? »
Gabriel répondit :
— « Quelques mois. »
— « Elle a un entraîneur ? »
— « Moi. »
Étienne regarda l’ancien tireur.
— « Continue. »
À partir de ce jour, Lucie fut autorisée à venir après les séances.
Pas officiellement membre.
Pas encore.
Mais elle utilisait le matériel d’entraînement.
Étienne la regardait parfois.
Gabriel restait son principal professeur.
À onze ans, elle était meilleure que plusieurs adolescents.
À douze ans, elle battait régulièrement les scores de jeunes membres qui payaient des cotisations très élevées.
Cela commença à déranger certaines personnes.
Pas parce qu’elle trichait.
Parce qu’elle brouillait l’ordre implicite du domaine.
Lucie ne venait pas d’une famille du club.
Son père nettoyait les terrains.
Elle utilisait du matériel prêté.
Et pourtant, elle gagnait.
Charlotte avait alors dix-neuf ans.
Déjà considérée comme le grand espoir du domaine.
À cette époque, elle ne maltraitait pas Lucie.
Elle l’ignorait surtout.
Mais d’autres parlaient.
— « Elle devrait s’inscrire dans un club public. »
— « Le domaine n’est pas une association caritative. »
— « On ne peut pas prêter le matériel indéfiniment. »
Étienne résistait.
— « Elle a du talent. »
Un membre du conseil répondait :
— « Alors qu’un sponsor la prenne. »
Personne ne le fit.
Gabriel n’avait pas d’argent.
Étienne finit par utiliser discrètement un fonds du domaine pour couvrir une licence.
Lucie participa à quelques compétitions régionales.
Elle gagna.
Puis encore.
À treize ans, elle fut invitée à une sélection junior nationale.
C’est là que les choses changèrent.
PARTIE II — LA COMPÉTITION QUE PERSONNE NE VOULAIT SE RAPPELER
La sélection junior se déroulait à Nîmes.
Lucie avait treize ans.
Charlotte vingt et un.
Elle n’était plus dans la même catégorie.
Mais elle était présente pour un événement senior organisé le même week-end.
Gabriel accompagnait sa fille.
Étienne aussi.
Lucie avait peu de matériel personnel.
Un arc d’occasion.
Un carquois réparé.
Des chaussures trop grandes.
Mais elle tirait remarquablement.
Après deux journées, elle se retrouva dans les premières places.
La fédération s’intéressa à elle.
Un entraîneur demanda :
— « Qui la forme ? »
Étienne répondit :
— « Son père. »
L’homme observa Gabriel.
— « Vous avez été coach ? »
— « Non. »
— « Impressionnant. »
Gabriel sourit.
C’était l’un des rares moments où Lucie l’avait vu véritablement fier de lui-même.
Puis vint la finale.
Et quelque chose d’étrange se produisit.
Lors de l’inspection du matériel, un officiel signala un problème sur une pièce de l’arc de Lucie.
Pas dangereux.
Mais non conforme au règlement précis de l’épreuve.
Gabriel protesta.
— « Cet arc a été contrôlé hier. »
L’officiel répondit :
— « Aujourd’hui, cette pièce n’est pas autorisée dans cette configuration. »
Étienne intervint.
— « Elle a utilisé le même matériel pendant les qualifications. »
La décision resta.
Lucie dut modifier l’arc à quelques minutes de la finale.
Elle tira mal.
Très mal.
Elle termina loin de son niveau habituel.
Après l’épreuve, Gabriel était furieux.
Il examina le matériel.
Puis dit :
— « Cette pièce n’est pas la nôtre. »
Étienne fronça les sourcils.
— « Quoi ? »
Gabriel montra une petite pièce métallique.
— « Je l’ai réparée moi-même la semaine dernière. Celle-là est différente. »
Lucie regarda son père.
— « Quelqu’un l’a changée ? »
Gabriel répondit :
— « Je ne sais pas. »
Étienne promit de vérifier.
Il ne vérifia jamais correctement.
Voilà sa première faute.
Pourquoi ?
Parce qu’au même moment, un autre scandale menaçait le domaine.
Un sponsor important finançait plusieurs jeunes athlètes.
Parmi eux, une proche de Charlotte.
Des rumeurs circulaient sur du matériel modifié, des accès non autorisés aux zones de stockage, des entraîneurs favorisant certains tireurs.
Étienne craignait que tout éclate.
Le conseil lui demanda de ne pas « alimenter des accusations sans preuves ».
Gabriel insista.
— « Quelqu’un a touché à l’arc de ma fille. »
Étienne répondit :
— « Je vais regarder. »
— « Quand ? »
— « Gabriel, je dois faire les choses correctement. »
— « Correctement ? Elle a treize ans ! »
Étienne se raidit.
— « Ne me parle pas comme ça. »
Gabriel le regarda.
Puis :
— « Voilà. »
— « Quoi ? »
— « Quand elle gagne, elle est “notre jeune talent”. Quand ça devient gênant, elle redevient la fille du jardinier. »
Étienne ne répondit pas.
Parce que la phrase touchait juste.
Quelques semaines plus tard, un autre incident se produisit.
Un lot de flèches du domaine disparut.
Du matériel coûteux.
Quelqu’un affirma avoir vu Gabriel près du local.
Le conseil voulut une explication.
Gabriel avait effectivement été là.
Il réparait une serrure.
Mais aucune preuve ne l’accusait.
Pourtant, l’atmosphère devint malsaine.
Un membre du conseil dit :
— « Il faut protéger le domaine. »
Étienne répondit :
— « Gabriel travaille ici depuis douze ans. »
— « Justement. Il connaît tous les accès. »
Étienne aurait dû défendre son employé immédiatement.
Il ne le fit pas assez fort.
Il proposa une suspension temporaire « le temps de vérifier ».
Gabriel la prit comme une trahison.
— « Tu me crois coupable ? »
Étienne répondit :
— « Je dis qu’on doit clarifier. »
— « Non. »
Gabriel le regarda.
— « Tu dis que ma parole vaut moins que leur confort. »
Étienne voulut protester.
Mais Gabriel continua :
— « Et Lucie ? »
— « Elle peut continuer à s’entraîner. »
Gabriel éclata de rire.
— « Avec les gens qui pensent que son père vole leur matériel ? »
Étienne resta silencieux.
Gabriel quitta le domaine le lendemain.
Lucie aussi.
Trois mois plus tard, on retrouva les flèches disparues.
Une erreur d’inventaire.
Elles avaient été déplacées pour une compétition.
Personne n’avait volé quoi que ce soit.
Étienne écrivit à Gabriel.
Aucune réponse.
Il alla à leur ancienne maison.
Vide.
La famille avait déménagé.
Il appela.
Numéro supprimé.
Il demanda à Sophie.
Aucune adresse.
Puis il continua sa vie.
Voilà sa deuxième faute.
Il se dit :
Ils veulent tourner la page.
En réalité, cette phrase signifiait surtout :
Je ne sais pas comment réparer ce que j’ai fait, alors je vais appeler mon inaction du respect.
Les années passèrent.
Charlotte devint championne.
Le domaine grandit.
Gabriel et Lucie devinrent une histoire rarement mentionnée.
Étienne pensa parfois à la petite fille.
Puis moins.
Puis presque plus.
Jusqu’au jour où une nouvelle employée d’entretien était arrivée avec une longue tresse châtain et des yeux gris vert.
Il n’avait pas reconnu l’enfant devenue femme.
Charlotte écoutait maintenant l’histoire dans le bureau d’Étienne.
Son visage avait changé.
— « Et vous ne l’avez jamais retrouvée ? »
— « Non. »
— « Vous n’avez pas essayé davantage ? »
Étienne baissa les yeux.
— « Pas assez. »
— « Pourquoi elle est revenue ? »
— « Je ne sais pas. »
Charlotte regarda la galerie au loin.
— « Elle travaille ici depuis six mois. »
— « Oui. »
— « Et elle n’a rien dit. »
— « Non. »
Charlotte murmura :
— « Pourquoi ? »
Étienne répondit :
— « Peut-être qu’elle voulait voir si quelqu’un se souviendrait. »
Cette idée lui fit mal.
Parce que personne ne s’était souvenu.
Pas lui.
Pas Charlotte.
Personne.
Le lendemain matin, Étienne demanda à Lucie de venir dans son bureau.
Elle entra encore en tenue de travail.
Cardigan ocre brun.
Chemisier pétrole.
Pantalon usé.
Elle resta debout.
— « Vous vouliez me voir ? »
Étienne se leva.
— « Oui. »
Silence.
— « Assieds-toi. »
— « Je préfère rester debout. »
Il accepta.
— « Pourquoi tu es revenue ? »
Lucie le regarda.
— « Pour travailler. »
— « Lucie. »
— « C’est vrai. »
— « Tu aurais pu trouver ailleurs. »
Elle eut un petit sourire.
— « Vous surestimez les options d’une femme sans diplôme stable et avec un loyer en retard. »
Étienne encaissa.
— « Tu as arrêté les études ? »
— « À dix-sept ans. »
— « Pourquoi ? »
Lucie le regarda longtemps.
Puis :
— « Mon père est tombé malade. »
Étienne se figea.
— « Gabriel ? »
— « Oui. »
— « Qu’est-ce qu’il a eu ? »
— « Un cancer du poumon. »
Étienne resta silencieux.
— « Quand ? »
— « Il y a sept ans. »
— « Et… »
Lucie termina :
— « Il est mort il y a cinq ans. »
Étienne baissa la tête.
— « Je suis désolé. »
Lucie répondit :
— « Moi aussi. »
Il leva les yeux.
Elle ne pleurait pas.
Cela rendait la phrase plus lourde.
— « Il parlait encore du domaine ? »
— « Parfois. »
— « De moi ? »
— « Oui. »
Étienne hésita.
— « Il me détestait ? »
Lucie réfléchit.
— « Non. »
Étienne sembla surpris.
— « C’était pire. »
— « Quoi ? »
— « Il était déçu. »
La phrase entra profondément.
Lucie continua :
— « Il disait que vous n’étiez pas un homme mauvais. »
Pause.
— « Il disait que vous aviez simplement choisi votre tranquillité au moment où lui avait besoin de votre courage. »
Étienne s’assit lentement.
Lucie resta debout.
— « Pourquoi tu n’es jamais revenue tirer ? »
Elle regarda ses mains.
— « Parce que le tir me rappelait trop de choses. »
— « Tu avais du talent. »
— « Je sais. »
— « Tu aurais pu… »
Lucie leva les yeux.
— « Ne me dites pas ce que j’aurais pu devenir. »
Étienne se tut immédiatement.
— « Tout le monde aime raconter après coup la carrière que quelqu’un aurait pu avoir. »
Elle poursuivit :
— « Moi, j’avais treize ans. Mon père venait de perdre son travail. Ma mère faisait deux emplois. On a déménagé trois fois en quatre ans. »
Silence.
— « Il n’y avait plus de place pour un rêve qui coûtait cher. »
Étienne ne trouva aucune réponse.
Puis il demanda :
— « Pourquoi travailler ici précisément ? »
Cette fois, Lucie hésita.
Puis sortit quelque chose de sa poche.
Pas une médaille.
Pas une preuve spectaculaire.
Une vieille photographie pliée.
Elle la posa sur le bureau.
Gabriel.
Lucie enfant.
La galerie.
Et Étienne au fond.
— « Papa gardait ça. »
Étienne prit la photographie.
Sa main trembla.
Lucie poursuivit :
— « Avant de mourir, il m’a dit quelque chose. »
— « Quoi ? »
— « “Ne laisse pas ce domaine décider que tu n’as jamais existé.” »
Étienne ferma les yeux.
Lucie reprit la photo.
— « Alors je suis revenue. »
— « Pour te venger ? »
Elle sembla presque offensée.
— « Non. »
— « Pour me confronter ? »
— « Pas vraiment. »
— « Alors pourquoi ? »
Lucie regarda par la fenêtre.
— « Je voulais savoir ce que ça me ferait d’être ici. »
Pause.
— « Si j’aurais encore peur. »
— « Et ? »
Elle réfléchit.
— « Au début, oui. »
Puis :
— « Maintenant, moins. »
Étienne murmura :
— « Et hier ? »
Lucie sourit légèrement.
— « Hier, Charlotte a laissé tomber un arc. »
C’était tout.
Pas de grand plan.
Pas de revanche construite.
Simplement un geste humiliant.
Puis un vieux réflexe dans les mains de Lucie.
Et toute une histoire enterrée était remontée.
PARTIE III — LE SCORE EFFACÉ
La nouvelle se répandit rapidement dans le domaine.
La femme de ménage savait tirer.
Puis :
elle avait autrefois été entraînée ici.
Puis :
Étienne la connaissait.
Puis :
il y avait eu une ancienne affaire.
Comme toujours, les rumeurs grossissaient plus vite que les faits.
Lucie détestait cela.
Deux jours plus tard, elle trouva trois membres près de la buanderie.
Ils cessèrent de parler lorsqu’elle entra.
L’un d’eux demanda :
— « C’est vrai que vous étiez championne junior ? »
Lucie répondit :
— « Non. »
— « On dit que vous deviez aller en équipe de France. »
— « On dit beaucoup de choses. »
Elle prit des serviettes.
Puis partit.
Charlotte, elle, observait.
Et pour la première fois, elle avait honte de la manière dont elle avait traité Lucie.
Pas parce que Lucie était secrètement talentueuse.
Cette distinction lui prit quelques jours.
Au début, Charlotte pensa :
J’ai humilié quelqu’un qui aurait pu être championne.
Puis une autre pensée arriva.
Plus désagréable.
Et si elle n’avait jamais tenu un arc de sa vie ?
Aurait-il alors été acceptable de laisser tomber un objet près de son seau et lui ordonner de le ramasser ?
Non.
Cette réponse la dérangea.
Parce qu’elle signifiait que le problème ne dépendait pas du passé mystérieux de Lucie.
Il dépendait d’elle.
Charlotte trouva Lucie derrière la galerie.
— « Je peux vous parler ? »
Lucie continua à ranger du matériel d’entretien.
— « Si vous voulez. »
Charlotte resta debout.
— « Je voulais m’excuser. »
Lucie releva les yeux.
— « Pour l’arc ? »
— « Oui. »
— « D’accord. »
Charlotte semblait déstabilisée.
— « C’est tout ? »
— « Vous voulez quoi ? »
— « Je ne sais pas. »
Lucie posa un chiffon.
Charlotte poursuivit :
— « J’ai été méprisante. »
— « Oui. »
— « Et… »
Elle hésita.
— « Au début, quand j’ai découvert qui vous étiez, je me suis sentie encore plus mal. »
Lucie fronça légèrement les sourcils.
Charlotte continua :
— « Puis j’ai compris que c’était aussi un problème. »
Lucie attendit.
— « Parce que ça voulait dire que je pensais que vous méritiez davantage de respect maintenant que je savais que vous saviez tirer. »
Un léger sourire apparut sur le visage de Lucie.
— « C’est plutôt honnête. »
— « Ce n’est pas très glorieux. »
— « L’honnêteté l’est rarement. »
Charlotte baissa les yeux.
— « Je suis désolée. »
Lucie répondit :
— « D’accord. »
— « Vous me pardonnez ? »
Lucie réfléchit.
— « Vous m’avez humiliée quelques secondes. »
Puis :
— « Je ne vais pas construire dix années de haine autour de ça. »
Charlotte resta silencieuse.
Lucie ajouta :
— « Mais ça ne veut pas dire que vous devez oublier. »
Cette phrase resta avec Charlotte.
Quelques jours plus tard, Étienne fit une découverte.
Dans les anciennes archives du domaine, un registre de compétition mentionnait Lucie Morel.
Pas la finale de Nîmes.
Une compétition interne organisée quelques semaines auparavant.
Lucie avait établi un score remarquable.
Presque un record junior du domaine.
Mais son nom avait été barré.
À côté :
Résultat non homologué — statut membre incomplet.
Étienne se figea.
Il se souvenait vaguement.
Après le conflit avec Gabriel, le conseil avait décidé que les résultats de Lucie ne pouvaient pas être officialisés parce que son adhésion avait été financée de manière irrégulière.
Une absurdité administrative.
Mais surtout une manière de la faire disparaître proprement.
Étienne avait signé le procès-verbal.
Sa signature était là.
Il resta longtemps devant le registre.
Puis demanda que les anciens membres du conseil encore disponibles soient contactés.
Deux vinrent.
Un troisième participa par téléphone.
L’un d’eux, Henri Dumas, avait soixante-dix-neuf ans.
Il regarda le document.
— « C’était une autre époque. »
Étienne répondit :
— « C’était il y a onze ans. Pas en 1950. »
Henri soupira.
— « On voulait protéger les règles. »
— « Non. »
Étienne regarda sa propre signature.
— « On voulait protéger notre confort. »
Henri se raidit.
— « Tu signes aussi. »
— « Oui. »
Étienne leva les yeux.
— « C’est pour ça que je suis là. »
Un autre ancien membre demanda :
— « Qu’est-ce que tu veux faire ? Réécrire les archives ? »
Étienne répondit :
— « Corriger ce qui peut l’être. »
Henri secoua la tête.
— « Ça ne changera pas sa vie. »
Étienne répondit :
— « Non. »
Pause.
— « Mais le fait que ça ne puisse pas tout réparer n’est pas une raison pour ne rien réparer. »
Étienne demanda ensuite à Lucie de venir dans la salle d’archives.
Elle vit le registre.
Son nom barré.
Elle resta silencieuse.
— « Tu savais ? » demanda Étienne.
— « Papa me l’avait dit. »
— « Pourquoi tu n’en as jamais parlé ? »
Lucie haussa les épaules.
— « À qui ? »
Il n’eut aucune réponse.
Étienne montra la signature.
— « C’est la mienne. »
— « Oui. »
— « Je suis désolé. »
Lucie regarda le vieux papier.
— « Vous êtes désolé maintenant. »
— « Oui. »
— « C’est facile. »
La phrase n’était pas cruelle.
Seulement vraie.
Étienne acquiesça.
— « Oui. »
Lucie sembla surprise qu’il ne se défende pas.
Il poursuivit :
— « Je ne peux pas te rendre ces années. »
— « Non. »
— « Je ne peux pas rendre ton père. »
Elle se raidit.
— « Non. »
— « Je peux seulement arrêter de prétendre que mon regret vaut réparation. »
Lucie le regarda.
Étienne continua :
— « Je veux faire reconnaître officiellement ton score dans les archives du domaine. Pas comme record actuel. Comme résultat historique, avec la mention de l’erreur administrative. »
Lucie resta silencieuse.
— « Pourquoi ? »
— « Parce qu’on a effacé ton nom. »
— « Vous pensez que ça va changer quelque chose ? »
— « Pas assez. »
Il répondit immédiatement.
— « Mais oui, quelque chose. »
Lucie regarda le registre.
Puis dit :
— « Faites-le. »
Étienne acquiesça.
— « D’accord. »
Elle allait partir.
Puis se retourna.
— « Mais pas de cérémonie. »
Étienne fronça les sourcils.
— « Quoi ? »
— « Pas de grand discours. Pas de photo. Pas de “Lucie revient triomphalement”. »
— « Très bien. »
— « Je ne veux pas devenir votre manière de prouver que le domaine a changé. »
La phrase frappa Étienne.
— « Tu as raison. »
Lucie acquiesça.
Puis partit.
Le mois suivant, le domaine organisait une compétition régionale.
Charlotte devait tirer.
Des dizaines de personnes étaient présentes.
Lucie travaillait normalement.
Elle nettoyait les zones publiques.
Puis, la veille de la finale, une jeune tireuse de quinze ans nommée Maëlle eut un problème.
Son entraîneur était absent pour raisons familiales.
Elle paniquait.
Lucie passa près d’elle.
Maëlle avait les mains qui tremblaient.
— « Ça va ? »
La jeune fille secoua la tête.
— « Non. »
Lucie posa son seau.
— « Qu’est-ce qui se passe ? »
— « Je rate tout depuis ce matin. »
Lucie regarda sa position.
— « Tu changes ton épaule au moment de l’ancrage. »
Maëlle la fixa.
— « Comment vous savez ? »
Lucie eut un sourire.
— « Longue histoire. »
Elle lui montra simplement.
Pas de tir.
Pas de démonstration spectaculaire.
Elle plaça sa propre main près de son épaule.
— « Respire avant de monter. Ensuite, laisse la corde venir. Ne va pas la chercher. »
Maëlle essaya.
La flèche se rapprocha du centre.
Puis une autre.
Charlotte observait de loin.
Elle s’approcha.
— « Encore. »
Lucie regarda Charlotte.
La championne précisa :
— « Le conseil était bon. »
Lucie acquiesça.
Charlotte ajouta :
— « Maëlle, écoute-la. »
C’était peut-être la première fois que Charlotte reconnaissait publiquement Lucie sans la transformer en curiosité.
Lucie resta.
Elle aida Maëlle pendant vingt minutes.
Le lendemain, la jeune fille termina deuxième.
Pas première.
Et c’était parfait.
Parce que toutes les histoires n’ont pas besoin d’un record miraculeux pour être belles.
Après la compétition, Maëlle chercha Lucie.
— « Vous pouvez m’entraîner ? »
Lucie resta figée.
— « Non. »
— « Pourquoi ? »
— « Parce que je ne suis pas entraîneuse. »
Étienne, qui se trouvait derrière, entendit.
Il intervint :
— « Pas encore. »
Lucie se retourna.
— « Étienne. »
Il leva les mains.
— « Je ne décide rien. »
Puis :
— « Je dis juste que si un jour tu veux passer les qualifications, le domaine peut payer la formation. »
Lucie se referma immédiatement.
— « Je ne veux pas de charité. »
Étienne répondit :
— « Ce ne serait pas de la charité. »
Elle le regarda.
— « Alors quoi ? »
— « Une rémunération de formation pour une employée dont le domaine reconnaît les compétences. »
Lucie ne répondit pas.
Charlotte ajouta :
— « Et si ça peut aider, je peux travailler avec vous. »
Lucie la regarda avec surprise.
Charlotte poursuivit :
— « Pas comme supérieure. »
Puis, avec un léger sourire :
— « Cette fois, j’essaie de tenir correctement ma place. »
Lucie rit.
Un petit rire.
Le premier qu’Étienne entendait depuis son retour.
PARTIE IV — CE QU’ON PEUT RÉPARER, ET CE QU’ON DOIT SIMPLEMENT PORTER
Lucie ne répondit pas immédiatement.
Elle prit deux semaines.
Elle continua à travailler.
Nettoyer.
Ranger.
Vivre dans son petit appartement.
Sa mère, Sophie, habitait désormais près de Carpentras.
Lucie alla la voir un dimanche.
Sophie préparait un gratin.
Elle avait soixante ans.
Des cheveux gris courts.
Des mains abîmées par des années de travail.
Lucie lui raconta tout.
Charlotte.
La flèche.
Étienne.
Le registre.
La proposition de formation.
Sophie écouta sans l’interrompre.
Puis demanda :
— « Tu veux quoi ? »
Lucie regarda la table.
— « Je ne sais pas. »
— « Mauvaise réponse. »
Lucie sourit.
— « Merci maman. »
— « Je ne te demande pas ce qui serait raisonnable. »
Sophie posa la cuillère.
— « Je te demande ce que tu veux. »
Lucie resta longtemps silencieuse.
Puis :
— « J’ai envie de tirer. »
Sa voix trembla légèrement.
Sophie ne sourit pas immédiatement.
— « Alors tire. »
Lucie secoua la tête.
— « J’ai perdu tellement de temps. »
— « Oui. »
— « J’ai vingt-quatre ans. »
— « Oui. »
— « Je ne serai probablement jamais ce qu’on pensait quand j’avais treize ans. »
Sophie s’assit face à elle.
— « Lucie. »
Elle prit la main de sa fille.
— « Tu n’as pas besoin de devenir ce que les adultes imaginaient pour l’enfant que tu étais. »
Lucie sentit ses yeux se remplir.
Sophie poursuivit :
— « Si tu veux tirer aujourd’hui, tire aujourd’hui. »
Pause.
— « Pas pour réparer tes treize ans. »
Puis :
— « Pour tes vingt-quatre ans. »
Lucie se mit à pleurer.
Pour la première fois depuis longtemps, pleurer ne ressemblait pas à perdre.
Elle accepta la formation.
À une condition.
Elle garderait son emploi pendant les premiers mois.
Étienne demanda :
— « Pourquoi ? »
Lucie répondit :
— « Parce que je ne sais pas encore si je veux vivre de ça. »
— « D’accord. »
— « Et je ne veux pas que quelqu’un me regarde demain et pense que je suis devenue respectable parce que je tiens un arc. »
Étienne acquiesça.
— « D’accord. »
Elle continua donc à nettoyer le matin.
Puis s’entraînait certaines après-midi.
Au début, c’était difficile.
Son corps connaissait encore beaucoup de mouvements.
Mais il avait changé.
Son dos fatiguait.
Ses doigts manquaient d’endurance.
Elle avait gardé la technique.
Pas la condition.
Charlotte l’aidait.
Leur relation était étrange au départ.
Charlotte corrigeait.
Lucie refusait parfois.
Elles se disputaient.
Puis riaient.
Un jour, Charlotte dit :
— « Tu es têtue. »
Lucie répondit :
— « On m’a déjà dit. »
— « Ton père ? »
Lucie se figea.
Charlotte regretta immédiatement.
— « Pardon. »
Lucie resta silencieuse.
Puis sourit.
— « Oui. Surtout lui. »
Le prénom de Gabriel ne détruisait plus chaque conversation.
C’était nouveau.
Étienne, lui, entreprit de changer le domaine.
Pas en installant une plaque « en hommage à Lucie ».
Elle l’aurait détesté.
Il modifia les règles de soutien aux jeunes.
Le fonds d’aide devint transparent.
Aucun enfant ne pourrait désormais perdre son accès à l’entraînement uniquement parce que ses parents ne pouvaient pas payer.
Le conseil dut discuter.
Certains protestèrent.
— « Nous sommes un domaine privé. »
Étienne répondit :
— « Privé ne veut pas dire aveugle. »
Un membre demanda :
— « Et qui financera ? »
Charlotte intervint.
— « Moi, en partie. »
Tout le monde se tourna.
Elle avait décidé d’utiliser une partie de ses revenus de stages et de sponsoring pour le fonds.
Étienne ne lui avait rien demandé.
Plusieurs autres membres suivirent.
Ce n’était pas une révolution.
Le domaine resta prestigieux.
Privé.
Cher.
Mais quelques places furent réservées chaque année à des jeunes sélectionnés uniquement sur motivation et potentiel.
Pas pour « sauver des pauvres ».
Lucie insista sur les mots.
— « Pas de récit humiliant. »
Étienne demanda :
— « Qu’est-ce que tu veux dire ? »
— « Pas de dossier où les enfants doivent raconter toute leur misère pour mériter de tirer. »
Charlotte acquiesça.
— « Oui. »
Lucie continua :
— « On vérifie les critères financiers. Mais on ne transforme pas leur vie privée en spectacle. »
Ce principe fut adopté.
Six mois plus tard, Lucie obtint son premier diplôme d’encadrement.
Maëlle fut l’une des premières jeunes qu’elle accompagna officiellement.
La jeune fille demanda :
— « Je peux vous appeler coach ? »
Lucie répondit :
— « Si tu veux vraiment me vieillir de dix ans. »
Maëlle rit.
Puis :
— « Lucie alors. »
— « Très bien. »
Leur travail était simple.
Respiration.
Régularité.
Confiance.
Lucie répétait souvent :
— « Ne tire pas contre la personne à côté. »
— « Alors contre quoi ? »
— « Contre la flèche précédente. »
Cette phrase venait de Gabriel.
Elle la disait maintenant sans douleur.
Un an après l’incident avec Charlotte, le domaine organisa une petite compétition ouverte.
Lucie hésita à participer.
Charlotte lui demanda :
— « Tu veux ? »
— « Un peu. »
— « Alors inscris-toi. »
— « Et si je suis mauvaise ? »
Charlotte sourit.
— « Alors tu seras mauvaise en public. C’est survivable. »
Lucie éclata de rire.
— « Très rassurant. »
Elle s’inscrivit.
Pas dans l’objectif de revenir au niveau national.
Juste tirer.
Le jour venu, elle portait une tenue sportive simple.
Pas luxueuse.
Pas de transformation spectaculaire.
Son cardigan usé était dans son casier.
Elle le gardait encore.
Sophie était présente.
Étienne aussi.
Charlotte regardait depuis la galerie.
Lucie tira.
Première série :
moyenne.
Deuxième :
bonne.
Troisième :
très bonne.
Elle termina cinquième.
Pas première.
Cinquième.
Maëlle courut vers elle.
— « C’est génial ! »
Lucie rit.
— « J’ai perdu. »
— « Vous avez fini cinquième ! »
Lucie regarda sa mère.
Sophie pleurait.
Puis elle regarda Étienne.
Il souriait.
Charlotte applaudit.
Alors Lucie comprit quelque chose.
À treize ans, elle avait cru que l’avenir n’avait que deux versions :
devenir championne,
ou avoir tout perdu.
À vingt-cinq ans, elle découvrait qu’il existait des milliers d’autres vies possibles entre les deux.
Et certaines lui plaisaient davantage.
Deux ans passèrent.
Lucie quitta finalement le service de nettoyage.
Pas parce qu’elle avait honte de l’avoir fait.
Au contraire.
Lorsque quelqu’un plaisanta un jour :
— « Vous avez commencé avec un seau ici, non ? »
Lucie répondit :
— « Oui. Et je pourrais encore vous montrer comment nettoyer correctement cette galerie. »
Personne ne rit à ses dépens.
Ils rirent avec elle.
Elle devint entraîneuse à temps plein.
Pas célèbre.
Pas richissime.
Mais respectée.
Plus important :
elle aimait son travail.
Maëlle commença à participer à des compétitions nationales juniors.
Charlotte continua sa carrière.
Elle remporta encore des titres.
Puis commença elle aussi à encadrer davantage les jeunes.
Son arrogance ne disparut pas comme par magie.
Elle avait encore de mauvais jours.
Lucie lui disait parfois :
— « Là, tu recommences. »
Charlotte répondait :
— « Quoi ? »
— « À croire que ton palmarès te donne raison avant même que tu parles. »
Charlotte soufflait.
Puis :
— « D’accord. »
Elle apprenait.
C’était suffisant.
Étienne prit sa retraite quatre ans après le retour de Lucie.
Lors de son dernier jour, il demanda à la voir dans la vieille galerie.
La même.
Celle où Charlotte avait laissé tomber l’arc.
Étienne tenait un dossier.
Lucie le regarda immédiatement.
— « Si c’est une plaque commémorative, je pars. »
Il rit.
— « Non. »
Il lui donna le dossier.
À l’intérieur se trouvait la copie corrigée des archives.
Le vieux score de Lucie figurait officiellement.
Avec une note :
Résultat historique réintégré après correction d’une exclusion administrative injustifiée.
Pas de grand éloge.
Pas d’histoire dramatique.
Juste les faits.
Lucie regarda longtemps.
— « Merci. »
Étienne acquiesça.
Puis :
— « Je suis désolé. »
Lucie leva les yeux.
— « Encore ? »
— « Probablement pour la dernière fois. »
Elle attendit.
— « Ton père avait raison sur moi. »
Lucie ne répondit pas.
Étienne continua :
— « Je n’étais pas mauvais. »
Pause.
— « J’ai juste été lâche au mauvais moment. »
Lucie sentit ses yeux devenir humides.
— « Il aurait aimé vous entendre dire ça. »
Étienne baissa les yeux.
— « Je sais. »
— « Non. »
Lucie sourit tristement.
— « Vous ne pouvez pas savoir. »
Il releva la tête.
Elle poursuivit :
— « Mais moi, ça me fait du bien de l’entendre. »
Étienne acquiesça.
C’était tout ce qu’il pouvait recevoir.
Pas le pardon de Gabriel.
Impossible.
Seulement la possibilité de ne plus fuir sa propre faute.
Avant de partir, Étienne regarda une cible au bout de la galerie.
— « Tu te souviens du premier soir où je t’ai vue tirer ? »
Lucie sourit.
— « Oui. »
— « J’avais demandé à ton père depuis combien de temps tu tirais. »
— « Oui. »
— « Et il avait l’air tellement fier. »
Lucie baissa les yeux.
— « Il l’était. »
Étienne demanda :
— « Tu regrettes de ne pas avoir eu la carrière qu’on imaginait ? »
Lucie réfléchit longtemps.
Puis :
— « Parfois. »
Il acquiesça.
— « Mais pas assez pour détester ma vie actuelle. »
Elle regarda la galerie.
Maëlle rangeait du matériel plus loin.
Charlotte parlait avec deux jeunes archers.
Sophie devait venir dîner le soir même.
Lucie poursuivit :
— « Avant, je pensais que si je ne devenais pas championne, tout ce qui s’était passé m’avait volé ma vie. »
Pause.
— « Maintenant je crois qu’on m’a volé une possibilité. »
Étienne l’écoutait.
— « Ce n’est pas rien. »
— « Non. »
— « Mais ce n’est pas toute ma vie non plus. »
Étienne sourit.
— « Ton père serait fier. »
Lucie sentit une pointe dans la poitrine.
Puis elle sourit.
— « Oui. »
Cette fois, elle accepta la phrase.
Quelques mois plus tard, Lucie retrouva dans les affaires de Sophie un petit carnet de Gabriel.
Des notes techniques.
Des scores.
Des dessins de positions.
À une page, elle lut :
Lucie, 11 ans. Toujours trop pressée après une mauvaise flèche. Lui apprendre qu’une erreur n’a pas le droit de tirer la suivante.
Lucie resta longtemps devant cette phrase.
Puis elle la recopia.
Pas sur un mur.
Pas sur une plaque.
Dans son carnet d’entraîneuse.
Elle l’utilisait parfois avec les jeunes.
— « Une mauvaise flèche n’a pas le droit de tirer la suivante. »
Maëlle demanda un jour :
— « Ça veut dire quoi exactement ? »
Lucie répondit :
— « Que si tu laisses l’erreur précédente décider de ton prochain geste, tu lui donnes deux flèches au lieu d’une. »
La jeune fille acquiesça.
Lucie réalisa soudain que cette phrase décrivait aussi sa propre vie.
Le domaine avait fait une erreur.
Étienne aussi.
Elle-même avait passé des années à laisser cette ancienne erreur tirer les flèches suivantes à sa place.
Peur.
Renoncement.
Silence.
Puis elle était revenue.
Pas pour effacer ce qui s’était passé.
Pour reprendre l’arc.
Au sens propre d’abord.
Puis autrement.
Un soir d’automne, presque cinq ans après son retour au Domaine des Cyprès, Lucie resta seule dans la galerie après le départ des jeunes.
Elle n’était plus femme de ménage.
Charlotte n’était plus la personne qui lui avait dit de ramasser un arc.
Étienne n’était plus président.
Beaucoup de choses avaient changé.
Mais la galerie sentait toujours le bois sec.
Les collines étaient toujours visibles au loin.
Les cyprès bougeaient légèrement sous le vent.
Lucie prit un arc d’entraînement.
Le même modèle simple que celui qu’elle utilisait avec les débutants.
Elle plaça une flèche.
Se mit en position.
Respira.
Pendant une seconde, elle revit Gabriel derrière elle.
— « Pas contre la cible. »
Petite Lucie avait demandé :
— « Alors contre quoi ? »
Gabriel :
— « Contre toi quand tu veux aller trop vite. »
Lucie sourit.
Elle tira.
Thwack.
Près du centre.
Pas exactement au milieu.
Elle regarda la flèche vibrer.
Puis baissa l’arc.
Aucun public.
Aucun titre.
Aucun photographe.
Aucune vengeance.
Seulement elle.
Et cela suffisait.
Quelques minutes plus tard, Charlotte entra.
— « Je savais que je te trouverais ici. »
Lucie posa l’arc.
— « Qu’est-ce que tu veux ? »
Charlotte sourit.
— « Maëlle veut t’attendre pour dîner. »
— « J’arrive. »
Charlotte regarda la cible.
— « Pas mal. »
Lucie répondit :
— « Merci, championne. »
Charlotte leva les yeux au ciel.
Puis remarqua le vieux seau de nettoyage rangé dans un coin.
Le domaine l’avait conservé par hasard.
Elle le regarda.
Puis Lucie.
— « Tu te souviens du jour où j’ai laissé tomber cet arc ? »
— « Malheureusement. »
Charlotte sembla gênée.
— « Je crois que c’est la chose la plus stupide que j’ai faite ici. »
Lucie réfléchit.
— « Non. »
Charlotte la regarda.
— « Ah bon ? »
— « La chose la plus stupide aurait été de ne rien comprendre après. »
Charlotte resta silencieuse.
Puis sourit.
— « C’est presque gentil. »
— « Ne t’habitue pas. »
Elles rirent.
En quittant la galerie, Lucie s’arrêta une seconde.
Elle regarda la ligne de tir.
Cinq ans plus tôt, elle y était revenue en secret derrière un seau.
Avant cela, elle avait cru que le domaine lui avait volé son nom.
Son avenir.
Son droit de se souvenir sans avoir mal.
Aujourd’hui, elle comprenait que certaines pertes ne se récupèrent jamais exactement.
Elle n’aurait pas treize ans une deuxième fois.
Gabriel ne verrait jamais son retour.
Étienne ne pourrait jamais revenir au jour où il aurait dû prendre sa défense.
Charlotte ne pourrait pas effacer son geste humiliant.
Mais la vie ne demandait pas toujours d’effacer.
Parfois, elle demandait autre chose :
corriger ce qui pouvait l’être,
reconnaître ce qui ne pouvait pas l’être,
puis continuer.
Lucie n’avait pas retrouvé la carrière qu’on lui avait promise enfant.
Elle avait trouvé quelque chose de moins spectaculaire.
Et peut-être de plus précieux.
Une place qu’elle avait choisie elle-même.
Un métier qu’elle aimait.
Des jeunes à qui transmettre ce que Gabriel lui avait appris.
Une mère qui pouvait enfin regarder le domaine sans colère.
Une relation apaisée avec Étienne.
Et même, contre toute attente, une véritable amitié avec Charlotte.
Elle n’avait pas gagné contre eux.
Elle avait cessé de vivre contre eux.
Voilà la différence.
Maëlle l’attendait dans la cour.
— « Lucie ! »
— « J’arrive. »
La jeune fille demanda :
— « Vous tiriez encore ? »
— « Un peu. »
— « Vous avez fait combien ? »
Lucie sourit.
— « Tu poses trop de questions. »
— « Donc c’était bon. »
— « Va dîner. »
Maëlle partit en riant.
Charlotte suivit.
Lucie resta une seconde derrière elles.
Puis regarda le ciel de Provence.
Son père lui avait appris à ne pas laisser une mauvaise flèche tirer la suivante.
Elle avait mis des années à comprendre qu’il ne parlait peut-être pas seulement de tir à l’arc.
Alors elle rejoignit les autres.
Et derrière elle, dans la vieille galerie, une seule flèche vibrait encore doucement près du centre de la cible.
Pas parfaite.
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Pas exactement là où une enfant de treize ans aurait voulu la voir.
Mais suffisamment juste pour la femme qu’elle était devenue.